La France forme des docteurs qu’elle ne sait pas lire.
Un doctorat est le plus haut diplôme de la République, huit années d’études et trois à quatre ans de recherche. En Allemagne, en Suisse, au Luxembourg, aux Pays-Bas ou dans les pays nordiques, c’est un titre que lisent les entreprises, les administrations, les banques centrales, les agences d’évaluation des politiques publiques : on y recrute des docteurs parce qu’ils savent mesurer, tester et conclure. En France, ce titre n’ouvre presque aucune porte hors de l’université. Les entreprises préfèrent le diplôme d’école, lisible par le rang de sortie ; les administrations recrutent par concours conçus pour d’autres parcours ; les postes d’évaluation des politiques publiques sont tenus par les corps d’inspection, formés dans les écoles qui ont conçu ces politiques. Le docteur, lui, n’entre dans aucune grille.
La conséquence est mécanique. Les docteurs que nous formons partent là où leur titre est lu, et le pays qui a payé leur formation en perd le rendement ; ceux qui restent se reconvertissent en dessous de leurs compétences ou survivent de contrats courts. Pendant ce temps, l’État qui dit vouloir évaluer ses politiques, mesurer ses résultats et réformer sur des preuves se prive précisément des gens formés à le faire.
Je suis personnellement docteur en économie. J’ai fait ma thèse à l’étranger faute de contrat doctoral à Paris, et je m’apprête à travailler en Suisse faute d’un poste en France où mon diplôme compte. Je ne suis pas un cas isolé, c’est le parcours ordinaire d’une génération de docteurs français, et je suis surpris que peu en parlent et surtout MESURENT l’ampleur du phénomène.
Le problème n’est donc pas seulement selon moi de financer la recherche ou de payer les chercheurs, comme le disent justement d’autres doléances de ce cahier. C’est qu’un pays obsédé par les grilles n’a pas de grille pour reconnaître ses éléments les plus formés, et qu’il les exporte.