J’ai enseigné pendant vingt-sept ans. Il y a une chose que je n’ai jamais comprise, et que je ne comprends toujours pas : pourquoi l’enseignement professionnel et l’enseignement général se font-ils dans des bâtiments séparés ?
Cette séparation n’a jamais été décidée. Elle a été héritée, puis reconduite de réforme en réforme. En 1959, les centres d’apprentissage deviennent collèges d’enseignement technique. En 1976, ceux-ci deviennent lycées d’enseignement professionnel. En 1985, ils deviennent lycées professionnels — avec, dans le texte, l’objectif de leur conférer une « égale dignité » avec les lycées classiques et technologiques.
Cette formule dit tout. On ne proclame l’égale dignité qu’entre des choses qu’on a décidé de garder séparées.
Ce que la séparation produit, je l’ai vu chaque année. L’orientation n’est pas vécue comme le choix d’une voie, mais comme un départ : on quitte son établissement, ses camarades, parfois sa commune. Les enseignants des deux voies ne se croisent jamais — pas la même salle des professeurs, pas le même bâtiment, pas la même culture professionnelle. Les passerelles existent sur le papier, mais les emprunter suppose de changer d’établissement, ce qui n’est pas un détail à seize ans.
Tant que les murs séparent, aucune campagne de revalorisation ne peut fonctionner. On ne décrète pas l’égale dignité de deux lieux dont l’un est manifestement celui où l’on va quand on n’a pas réussi ailleurs.
La réforme de 2023 l’a prouvé par l’absurde. Un milliard d’euros par an, la gratification des stages, jusqu’à 7 500 euros bruts annuels pour les enseignants, quatre-vingts formations fermées et cent cinquante créées, une demi-journée de découverte des métiers dès la cinquième. Trois axes affichés : le décrochage, l’insertion, l’engagement des enseignants. Pas une mesure sur la séparation.
Six mois après leur diplôme, 40 % des bacheliers professionnels ont un emploi.
Et quand les murs tombent, on s’arrête en chemin. Les lycées polyvalents réunis