Si la croissance du commerce numérique semble soutenir les objectifs de la Décennie numérique de la Commission européenne, l’analyse des données sous-jacentes révèle des faiblesses cachées qui menacent les progrès futurs.
Premier constat : l’« effet Irlande ». L’Irlande est un outlier extrême : entre 2020 et 2024, elle représente 23 % des exportations mondiales de services numériques (contre 10 % pour l’Inde, 9 % pour la Chine et 7 % pour les États-Unis) et 87 % du surplus commercial de l’UE en services TIC. Or, 94 % des profits et 97 % de la valeur créée par le secteur TIC irlandais proviennent d’entreprises étrangères, majoritairement américaines (Google, Apple, Microsoft). Cet effet déforme les statistiques : sans l’Irlande, le surplus européen de services numériques se transforme en déficit. Le déficit cumulé de l’UE en biens et services TIC hors Irlande atteint 350,1 milliards de dollars entre 2022 et 2024, soit environ 37 % des 800 milliards que les gouvernements européens prévoient d’investir dans la défense d’ici 2030.
Second constat : la dépendance excessive à la Chine. L’UE affiche un déficit commercial en biens TIC, dont la Chine représente à elle seule 76 %. Entre 2020 et 2023, les clients européens ont dépensé environ 529 milliards de dollars de plus en produits chinois que ce que les ventes européennes à la Chine ont rapporté. Ce déficit persiste malgré les multiples initiatives de « de-risking ».
Conclusion des constats : l’Europe est prise en étau entre deux géants numériques : la Chine et les États-Unis. Son apparent surplus commercial numérique masque en réalité un déficit, ce qui fragilise ses gains économiques, accroît sa vulnérabilité géopolitique et limite son autonomie numérique. Les stratégies actuelles (politique industrielle, diversification commerciale) sont insuffisantes : stimuler la compétitivité et la production européennes risque même d’accroître les importations de TIC à court terme et d’aggraver la dépendance à la Chine.